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Les montagnes marocaines et la question de la justice spatiale : quand prendra fin le temps de l’attente ?

Par : Mohammed Belhi

Au Maroc, les montagnes ne sont pas de simples reliefs naturels figurant sur des cartes géographiques ; ce sont des espaces humains et culturels profondément enracinés, qui constituent une part authentique de la mémoire collective du pays. Des sommets du Haut Atlas aux contreforts de l’Anti-Atlas dans le Souss, des communautés locales ont préservé, à travers les siècles, leur langue, leur culture et leurs traditions. Pourtant, cette richesse culturelle et humaine ne s’est pas toujours accompagnée d’un développement équitable, ce qui rend la question de la justice spatiale particulièrement pressante dès qu’il s’agit des régions montagneuses.

La montagne est restée, dans la conscience développementale marocaine, un espace vivant au rythme d’un paradoxe manifeste : d’un côté, elle représente un réservoir environnemental, culturel et économique de premier ordre ; de l’autre, ses habitants continuent de souffrir d’une fragilité sociale et de disparités spatiales notables par rapport aux zones urbaines et de plaine. Ce paradoxe n’est pas qu’une impression générale, il est confirmé par de nombreux indicateurs de développement qui révèlent que la pauvreté et la précarité restent concentrées essentiellement dans le monde rural, où réside une part importante de la population des régions montagneuses.

Parler de justice spatiale au Maroc n’est plus un simple discours théorique ou un slogan politique, c’est devenu une nécessité développementale urgente. La justice spatiale signifie, simplement, que le citoyen du village de montagne ait les mêmes droits aux services de base dont bénéficie le citoyen en ville : une route goudrionnée, une école à proximité, un centre de santé équipé, et de vraies opportunités pour vivre dignement.

Or la réalité dans de nombreuses régions du Souss et de l’Atlas révèle que le chemin vers cet objectif est encore long. Dans certains douars montagneux de la province de Taroudant ou dans les hauteurs du Haut Atlas, l’accès à un centre de santé ou à un établissement scolaire peut nécessiter de longues heures de marche sur des pistes escarpées, surtout en hiver lorsque les chutes de neige isolent certains villages de leur environnement. Dans de telles conditions, la distance géographique n’est plus un simple chiffre : elle devient un obstacle réel au droit à la santé, à l’éducation et au développement.

Cela dit, on ne peut nier les efforts consentis par l’État ces dernières années pour réduire les inégalités spatiales. Des programmes de développement importants ont été lancés en direction du monde rural et des régions montagneuses, notamment le Programme national de réduction des disparités territoriales et sociales, doté de budgets conséquents pour améliorer les infrastructures et faciliter l’accès aux services de base. Ces initiatives ont permis de réaliser des milliers de kilomètres de routes rurales, d’étendre les réseaux d’eau et d’électricité, et d’améliorer les conditions de scolarisation dans plusieurs zones encalvées.

Ces efforts, malgré leur importance, ont encore besoin d’un souffle long et d’une vision de développement plus globale. Le développement dans les régions montagneuses ne peut se réduire à la construction de routes ou à l’équipement d’écoles ; il exige aussi la création d’une dynamique économique locale capable de maintenir les populations dans leurs territoires naturels.

Dans ce contexte, les régions du Souss et de l’Atlas disposent d’atouts de développement considérables qui peuvent faire de la montagne un véritable espace d’opportunités. Les produits du terroir — comme les amandes de Tafraout, le safran de Taliouine ou l’huile d’argan du Souss — représentent des ressources économiques prometteuses, à condition de les valoriser dans le cadre de chaînes de production et de commercialisation modernes. Le tourisme de montagne et l’écotourisme constituent également un secteur porteur pour attirer les investissements et créer des emplois, surtout dans les régions qui se distinguent par leur beauté naturelle et leur richesse culturelle.

Mais le développement économique seul ne suffit pas. Les régions montagneuses sont aussi des espaces culturels profondément liés à l’identité amazighe du Maroc. Sous cet angle, tout projet de développement authentique doit placer la culture locale au cœur de ses préoccupations. Les arts collectifs comme l’Ahwach, les fêtes traditionnelles et la langue amazighe ne sont pas de simples héritages culturels : ils peuvent devenir des leviers de force dans le développement culturel et touristique de l’espace montagnard.

Du point de vue de l’acteur associatif dans le domaine culturel, le développement en montagne apparaît comme bien plus que des chiffres et des projets. C’est, avant tout, une question de réparation historique envers des espaces qui ont contribué à forger l’identité marocaine, mais n’ont pas toujours reçu leur juste part des fruits du développement.

Le véritable défi aujourd’hui ne réside pas seulement dans la réduction des inégalités spatiales, mais dans la reconsidération de la place de la montagne au sein du projet de développement national. Les régions montagneuses ne sont pas une périphérie géographique à « sauver », mais des espaces vitaux capables de contribuer au développement dès lors que les conditions nécessaires leur seront réunies.

L’histoire a montré que les montagnes marocaines ont toujours été des espaces de résistance et de créativité culturelle. Ces mêmes montagnes peuvent aujourd’hui se transformer en espaces de développement durable, à condition d’investir dans leurs ressources naturelles, humaines et culturelles.

La question qui s’impose avec insistance demeure : réussirons-nous à faire de la montagne un espace de marginalité transformé en espace d’opportunités ? Ou une partie du Maroc continuera-t-elle à vivre en marge de la dynamique de développement ?

La réponse à cette question ne concerne pas seulement les habitants des montagnes, elle engage l’avenir du développement au Maroc dans son ensemble. Car la justice spatiale n’est pas, en fin de compte, une revendication régionale ou sectorielle, mais une condition fondamentale pour bâtir une société équilibrée où chaque citoyen, quelle que soit sa position géographique, se sente partie intégrante de la patrie et de son projet de développement.

Les montagnes marocaines, avec leur histoire, leur culture et leurs ressources naturelles, ne sont pas un fardeau pour le développement : elles peuvent en être l’un des grands leviers. Ce dont elles ont besoin aujourd’hui, ce n’est pas de la pitié ni d’un discours symbolique, mais de politiques publiques audacieuses qui fassent de la justice spatiale une réalité concrète, et non un simple slogan.

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